Le concept de « mort de l’auteur » dans l’œuvre d’appropriation. Richard Prince, appropriation de l’ouvrage L’Attrape-cœur (The Catcher in the Rye) de J.D Salinger.

Concepts
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Richard Prince, artiste de l’ appropriation inspiré des concepts post-structuralistes, a fait de nouveau parler de lui en 2012 lorsqu’il s’attribua les mérites de l’ouvrage L’Attrape-cœur (The Catcher in the Rye) de J.D Salinger, plus exactement la première édition de 1951 par Little, Brown and Company de cet ouvrage. Il remplaça sans retenue le nom de l’auteur par le sien, n’en changeant en rien le contenu ni la forme, excepté un copyright final signalant qu’il s’agit d’une de ses œuvres. Outre le goût immodéré de Richard Prince pour le scandale et l’argent, force est de saluer cet audacieux acte critique qu’il effectue avec cette œuvre. Par ce fait, il a le mérite d’une part d’ énerver les plus puristes des littéraires (s’offusquant de cet affront fait à Salinger en le « plagiant ») et, plus sérieusement, de remettre au goût du jour ce débat quelque peu poussiéreux – mais néanmoins intemporel – qui est celui de la « mort de l’auteur ». Car l’ auteur est mort. Vraiment. Jerome David Salinger (Pour ne pas le citer) est décédé le 27 Janvier 2010, soit quelques mois avant l’acte d’appropriation de Prince. Un commentaire à la suite d’un article concernant cette œuvre m’a fait sourire, je cite « a attendu que Salinger soit mort… pas très courageux l’ « artiste » !!! » C’est pourtant ce « courage » qui est à applaudir, car c’est bien en cela que constitue tout le débat autour de cette œuvre. En effet, incompris, Prince se contente de simples explication nébuleuses sur sa démarche, empêchant tout non-initié de se réjouir de ce jeu. C’est peut être là le point négatif de cette affaire, ce jeu aurait pu en faire sourire plus d’un si l’arrière plan de ses pensées avait été reconduit au premier, tel une revendication engagée et non plus un « private joke » entre initiés. Remontons le temps pour avoir une vision de ce débat dans son contexte théorique et pouvoir réagir sur cette œuvre en conséquence.
La « mort de l’auteur »
Le concept de « mort de l’auteur » fit son apparition sur le devant de la scène théorique et artistique en 1968 en réaction au structuralisme de Saussure(1) qui avançait l’idée d’une étude des textes littéraires par leur structures interne. Les structuralistes (rapidement rattrapés dans leurs propos par les modernistes) se voulaient analyser les système de dépendance des mots en relation ou en opposition entre eux, et donc dépendants aux intentions de l’auteur. Cette conception du texte littéraire fut jugée comme obsolète selon -entre autres – Roland Barthes et Michel Foucault car, inspirés de la pensée Mallarméenne (que nous allons aborder un peu plus loin), ils considèrent que l’œuvre ne doit pas s’aborder sous le prisme de l’intention de l’auteur mais par un détachement nécessaire avec ce dernier. Ce détachement tendrait à une autonomie de l’œuvre s’ouvrant à l’interprétation subjective par le lecteur/spectateur. C’est cette autonomie qui est à l’origine du concept de « mort de l’auteur ». En 1980, les Américains Craig Owens et Frederic Jameson rejoignirent cette pensée en l’appliquant à la pratique des artistes postmodernes qui figurèrent ce choix critique par les procédés d’ appropriation ou d’allégorie .
« […] toute lecture où la considération de l’écrivain semble jouer un si grand rôle, est une prise à partie qui l’annule pour rendre l’œuvre à elle-même, à sa présence anonyme, à l’affirmation violente, impersonnelle, qu’elle est. » M.Blanchot(2)
A l’origine, la conception de l’auteur selon Mallarmé S’opposant à la notion de l’auteur comme « Nomothète », ou « législateur » selon Platon, Mallarmé considéra cette posture comme celle d’ un simple opérateur, un technicien qui laisse les mots à leur propre devenir. En effet, la particularité de la littérature tiens au fait qu’elle use d’une communication par « procuration », contrairement à la parole qui est une interaction directe – c’est notamment ce qui a divisé l’école de Saussure et celle des poststructuralistes. Selon lui, la distance de cette « procuration » (L’auteur ne pouvant pas tout exprimer par l’écrit) est à exploiter pleinement, afin d’ obtenir une hypothétique autonomie du mot. Inspiré de Mallarmé, Jacques Derrida (qui s’aligna sur Foucault et Barthes), étudia cette distance nécessaire à l’interprétation. Il nomma cette notion de « différance », car le mot diffère et est différent selon la subjectivité du lecteur, remettant en cause le rapport signifiant-signifié habituel. Le mot n’est pas conditionné au sens qu’à voulu lui donner son auteur. L’écrit se substitue donc à l’auteur comme substance autonome. Suivant cette logique, l’autonomie de l’œuvre, affranchie de son auteur est, par conséquent, libre de signification. Le lecteur prévalue sur l’auteur, car c’est lui qui effectue l’interprétation, c’est en lui que se construit le sens du texte. Ainsi, ce coup de poker théorique pose l’ utopique question d’une création totalement détachée de son créateur et insiste donc sur une nécessité de la « mort de l’auteur ». Un problème, la figure sacralisée de l’auteur.
« L’auteur est un personnage moderne, produit sans doute par notre société dans la mesure où, au sortir du Moyen Âge, avec l’empirisme anglais, le rationalisme français, et la foi personnelle de la Réforme, elle a découvert le prestige de l’individu, ou, comme on dit plus noblement de la « personne humaine » R. Barthes(3)
Le problème est ici bien décrit par Roland Barthes. Ce concept est né en réaction à un grand retour du « peintre » idéalisé, de la forme néo-expressioniste du « génie » artistique à la fin des années 70 dans un contexte de marché de l’art en pleine spéculation. Ce concept a traversé cette période, la bouleversant. Ainsi, le post-structuralisme a reproché deux chose à la mystification de l’auteur. D’une part l’influence sur l’ interprétation du receveur qui ne peut s’empêcher de vouloir savoir ce qu’à voulu faire transparaître l’auteur de ce texte à travers un choix de mots et de syntaxe. D’une autre part, la signature est acte de validité, et donc de valeur. Ne pas signer une œuvre c’est éviter sa marchandisation. Les artistes se jouent de cette critiques d’un art qui a trop souvent idéalisé, sacralisé l’auteur jusqu’à l’ériger au rang d’ idole. Ce dernier dans l’idéal post-structuraliste (et postmoderne), abandonnerait le monopole de la signification et de la valeur de son œuvre au profit de la complétude de celle ci. Ainsi, l’ œuvre anonyme se positionne en dehors de tout cercle, de toute marchandisation et de toute prédétermination. C’est ici que se positionne les artistes de l’appropriation, car le fait de remplacer le nom du créateur par un autre factice est un acte hautement réprimé par le droit d’auteur et par toute morale habituelle. Par ce geste, l’artiste interpelle le lecteur/spectateur et le fait se positionner sur la question de l’auteur comme fondamentale ou non à l’intérêt qu’il porte à l’œuvre.
Prince et l’appropriation
« Je pense qu’à l’époque où je l’ai écrit, j’étais particulièrement intéressé par l’antiexpressionnisme. .. et je pense que l’idée de ne pas aimer son propre travail était en quelque sorte avant-gardiste, révolutionnaire, une position très poétique à adopter à cette époque. Parce que la plupart des artistes que l’on rencontre ont ces ego surdimensionnés et adorent ce qu’ils font. Donc j’ai adopté le point de vue opposé ». R. Prince
Prince, dont les inspirations sont riches tant son attrait pour la théorie artistique est conséquent, s’est appuyé sur les pratiques de plusieurs artistes de la critique institutionnelle travaillant sur la question de la place de l’auteur dans l’œuvre. Sa réflexion sur cette notion est à mettre en parallèle avec celle de l’artiste phare de la critique institutionnelle ; Marcel Broodthaers. Ce dernier, dont la vocation était de disparaître radicalement derrière ses œuvres-manifestes, a usé de l’appropriation lorsqu’il se joua de l’ouvrage « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » de Mallarmé. Broodthaers y gomma le nom de son maître-à-penser pour le remplacer par le sien et s’octroya le droit d’y recouvrir par l’encre certaines des phrases du contenu. Il en tira par la suite 90 exemplaires papier qu’il présenta comme « produit dérivé » de Mallarmé, prolongeant ainsi le concept de son inspirateur jusqu’en 1969. Richard Prince adapte sa « critique » quelque peu shibbolet, à cette notion de nonappartenance de l’œuvre à l’auteur. L’ouvrage choisi étant un monument de la littérature américaine et un des romans les plus traduits au monde, il est donc certain de l’ impact qu’il va avoir sur l’opinion, qu’il soit négatif ou positif. C’est donc la notoriété de l’ouvrage choisi qui est visé, annihilant ainsi le statut d’icône de l’auteur pour n’en préserver plus que le mérite des mots.
Qu’en est il aujourd’hui de la « mort de l’auteur » ?
La « mort de l’auteur » est un concept qui fût fantasmé il y a 47 ans dans un contexte de rébellions anti-autoritaires. Déconstruction revendicatrice politique et idéologique, ce changement de paradigme tapageur a fait de nombreux adeptes et continue de nos jours à influencer les artistes et théoriciens. L’auteur est une notion inventée par l’homme qui est rentrée dans les mœurs, mais de nos jours seulement peu de monde ose de nouveau la remettre en question. Ce concept qui éclaire encore faiblement nos pensées est tel un mirage, éloigné physiquement mais très en vue. La « mort de l’auteur » est dans les faits, rarement appliqué dans les arts à part sous une forme critique, tant la starification de ces auteurs est implantée dans notre société. Ce concept a inspiré par la suite nombreux auteurs comme Umberto Eco ou Gérard Genette qui adoptèrent des discours plus modérés et distinguèrent différents « type » d’ auctorialités possibles ; l’auteur empirique, l’auteur impliqué, le narrateur présent comme personnage dans l’histoire ou le narrateur absent de l’histoire. Ainsi, outre la brutalité d’un tel concept, la « La mort de l’auteur » a su ouvrir des portes à des réflexions intemporelles sur l’art et sa légitimité. Les réactions à l’oeuvre de Richard Prince témoignent cependant de l’évaporation de ce concept dans la pensée commune. Des articles s’offusquant du « toupet » de Prince, des internautes lambda référant son œuvre à Wahrol, aux articles faisant son éloge, il y a de là un panel de réactions conséquent. Certains le déterminent « post-good » et considèrent que son œuvre (étrange, car c’est un livre !) a été créée pour énerver la juge Deborah Batts avec qui il a déjà eu des divergents par le passé. Toutes ces hypothèses amenées par les internautes ne recherchent en aucun cas les intentions profondes et véritables de Prince, elles sont entières interprétation par la subjectivité de chacun. Est-ce donc pour cela que Prince n’a pas voulu donner d’explications théoriques a une œuvre figurant l’effacement de l’intention de l’auteur ? L’œuvre de Prince fonctionne donc parfaitement. Et moi, par mon raisonnement, mon désir d’éclairer les profondeurs des références et intentions de l’auteur-Prince, je détruit ce concept par le fait même de l’expliquer. Soyez en sûrs, j’en suis fort désolée.
Marinette Jeannerod a.k.a Marynet J
1 SAUSSURE (De), Ferdinand, Cours de linguistique générale, 1916.
2 BLANCHOT, Maurice, L’Espace littéraire, Gallimard, 1955.
3 BARTHES, Roland, La mort de l’auteur, 1968.

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